Anomalie à deux têtes

Dans À rebours, Huysmans commet, entre autres sortilèges, une demi-apologie des Goncourt, de La Faustin notamment. Il me semble que la postérité, et notre époque en particulier, n’ont retenu d’eux, de très loin et avec un pince-nez, que l’ignoble Journal des frères, et surtout leur triste réputation. Et pourtant, effectivement, dans La Faustin, j’ai trouvé du grand style sans débordement, et ce qu’il faut de mondanités, mais du point de vue d’une conciergerie. C’est féroce.
J’ai enchaîné avec La Fille Elisa et là, j’ai été soufflé de bout en bout. C’est un grand texte. Je sais qu’il doit se trouver des raisons objectives à cela, mais je reste à avoir du mal à comprendre la presque absence de postérité de cette œuvre-là. Par exemple, de la misogynie crasse, voire délictueuse, dont les frères sont réputés, je ne vois pas dans ce petit roman la moindre trace. Alors que le sujet aurait pu être propice à tous les débordements. Je trouve même que c’est le contraire. La Fille Elisa est une femme malaxée, tabassée par l’existence et racontée sans commisération, sans miséricorde et sans les leçons de choses d’un naturalisme dérangeant. Et surtout sans complaisance. Elle est accompagnée jusqu’au fond de son trou. Avec la justesse du tendre.
Lu ensuite, leur Germinie Lacerteux et c’est acquis : les Goncourt, cette anomalie à deux têtes, n’ont pas fini de faire leur place dans les enfers déjà luxuriants et débordants de ma toute petite bibliothèque.

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